Il y a les baobabs du Menabe, immenses et silencieux au coucher du soleil. Les tsingy, qui semblent appartenir à une autre planète. Les baleines qui viennent chaque année croiser au large de Sainte-Marie. Les forêts humides de l’Est, les plages du Nord, les villages des Hautes Terres, les pistes rouges du Sud, les marchés, les cuisines régionales, les traditions et cette biodiversité dont une grande partie n’existe nulle part ailleurs.
Sur le papier, nous avons tout pour être une grande destination.
Et pourtant, dans plusieurs régions touristiques, il suffit que la saison ralentisse pour que toute une économie se mette presque en veille.
Un hôtel qui affichait complet quelques semaines auparavant se retrouve avec des chambres vides.
Un guide qui enchaînait les circuits attend le prochain appel.
Un chauffeur réduit ses déplacements.
Le restaurant achète moins de poisson, moins de légumes, moins de boissons.
L’artisane qui vendait plusieurs pièces par semaine voit passer moins de visiteurs devant son stand.
Le contraste peut être brutal.
Car la saison touristique peut s’arrêter. Les charges, elles, continuent.
Les salaires restent à payer. L’électricité aussi. Il faut entretenir les bâtiments, les véhicules, les équipements. Il faut parfois rembourser un crédit. Continuer à faire vivre une équipe.
C’est là que la saisonnalité cesse d’être une simple question de calendrier touristique.
Elle devient une question économique et sociale.
Plus de touristes, certes. Mais quand viennent-ils ?
À Madagascar, le débat sur le tourisme revient régulièrement autour d’un même chiffre : le nombre de visiteurs.Combien devrions-nous accueillir chaque année ?
500.000 touristes ? Un million ? Davantage encore ?
La question est légitime.
Mais elle ne suffit pas.
Imaginons que Madagascar double un jour le nombre de visiteurs, mais que la grande majorité continue d’arriver pendant les mêmes périodes et de fréquenter les mêmes destinations.
Aurions-nous complètement changé la situation du secteur ?
Pas nécessairement.
Un hôtel ne vit pas d’un nombre annuel de touristes. Il vit des chambres qu’il réussit à vendre cette semaine, le mois prochain et surtout pendant les périodes difficiles.
Un guide ne peut pas payer ses dépenses avec une statistique annuelle.
Il lui faut des clients suffisamment régulièrement.
Un restaurateur ne peut pas dire à ses fournisseurs : « Revenez dans quatre mois, la haute saison recommencera. »
La question importante devient donc peut-être moins :
Combien de touristes pouvons-nous attirer ?
et davantage :
Comment créer de l’activité touristique pendant douze mois ?
Madagascar n’a peut-être pas une saison touristique. Il en a plusieurs.
C’est justement ici que notre géographie peut devenir un avantage considérable.Madagascar est un continent miniature.
Le climat de Nosy Be n’est pas celui d’Antananarivo.
Le Nord ne vit pas au même rythme que la côte Est.
Le Menabe, Sainte-Marie, les Hautes Terres, le Sud ou le massif de l’Isalo n’offrent ni les mêmes paysages, ni les mêmes activités, ni les mêmes saisons.
Pourquoi alors vouloir vendre exactement le même Madagascar toute l’année ?
Prenons Sainte-Marie.
Lorsque les baleines à bosse arrivent dans les eaux de l’océan Indien, le voyage change de nature.
On ne dit plus simplement :
« Venez découvrir Sainte-Marie. »
On peut dire :
« Venez maintenant, parce que ce spectacle n’existera pas de la même manière dans quelques mois. »
Et cette notion d’urgence change tout.
Une saison touristique se construit aussi autour de ce type de rendez-vous.
Dans le Nord, autour d’Antsiranana et de la baie de Sakalava, les conditions de vent peuvent intéresser les amateurs de kitesurf et d’activités nautiques.
Dans les Hautes Terres, d’autres périodes peuvent davantage convenir à des séjours autour de la culture, du patrimoine, de la gastronomie ou des escapades de quelques jours.
Ailleurs, la saison peut être celle de la randonnée.
De la photographie.
De l’observation des oiseaux.
Des lémuriens.
D’un festival.
D’une récolte particulière.
D’un événement sportif.
D’une expérience culinaire.
Le raisonnement change alors complètement.
Au lieu de demander :
« Quelle est la meilleure saison pour visiter Madagascar ? »
nous pourrions presque demander :
« Quelle partie de Madagascar vaut particulièrement le voyage ce mois-ci ? »
C’est beaucoup plus puissant.
Parce que cela transforme la diversité de notre pays en calendrier de voyage.
Le touriste que nous oublions parfois vit déjà ici
Il existe aussi un marché dont nous parlons encore trop peu : les Malagasy eux-mêmes.Lorsque nous évoquons le tourisme, notre regard se tourne presque instinctivement vers Paris, Milan, Londres, Francfort ou d’autres marchés internationaux.
C’est compréhensible. Les visiteurs étrangers apportent des devises et restent essentiels au secteur.
Mais ce réflexe peut aussi nous faire oublier une clientèle beaucoup plus proche.
Pourquoi un couple vivant à Antananarivo ne serait-il pas un client touristique pour Antsirabe ?
Pourquoi une famille de Tana ne pourrait-elle pas passer quatre jours à Mahajanga ?
Pourquoi des amis ne partiraient-ils pas passer quelques jours à Antsiranana ?
Pourquoi une entreprise ne déplacerait-elle pas un séminaire dans une région touristique pendant une période calme ?
Le frein est évidemment financier.
Mais pas uniquement.
Il faut aussi regarder la façon dont nous construisons nos offres.
Imaginons une famille de quatre personnes qui souhaite partir trois jours.
Elle doit chercher un transport.
Appeler un hôtel.
Trouver des activités.
Vérifier les repas.
Comparer plusieurs prix.
Faire parfois plusieurs paiements.
Puis recommencer si l’un des prestataires n’est plus disponible.
C’est beaucoup d’efforts pour un simple week-end.
Maintenant imaginons une offre différente :
3 jours, 2 adultes, 2 enfants. Transport, chambre, petit-déjeuner et une activité inclus. Un prix clair. Une réservation simple.
Tout à coup, le voyage devient beaucoup plus facile à acheter.
Nous demandons parfois pourquoi les Malagasy voyagent insuffisamment dans leur propre pays.
Mais la vraie question pourrait aussi être :
Avons-nous construit suffisamment de produits pensés pour eux ?
La diaspora : revenir au pays… et le redécouvrir
Il y a ensuite les Malagasy vivant à l’étranger.En France, en Allemagne, en Suisse, au Canada, aux États-Unis et dans beaucoup d’autres pays.
Chaque année, certains reviennent pendant deux, trois ou quatre semaines.
Ils viennent voir leurs parents.
Participer à un mariage.
Retrouver la famille.
Célébrer un événement.
Régler certaines affaires.
Et parfois, après plusieurs semaines à Madagascar, ils repartent sans avoir réellement voyagé à l’intérieur du pays.
Cela peut sembler paradoxal.
Mais c’est aussi une opportunité.
Imaginons une famille installée en Europe depuis quinze ans.
Les parents connaissent Madagascar.
Les enfants, eux, y sont peut-être nés ou n’y ont passé que quelques vacances.
Pourquoi ne pas leur proposer trois jours à Andasibe ?
Quelques jours dans le Menabe ?
Une découverte du Nord ?
Une expérience dans un parc national ?
Une initiation à la cuisine d’une région ?
La proposition devient alors beaucoup plus émotionnelle.
Ce n’est plus seulement :
« Visitez Madagascar. »
C’est :
« Faites découvrir à vos enfants le pays de leur famille. »
L’impact n’est pas le même.
Mais pour que cela fonctionne, le produit doit être pensé pour cette clientèle.
Facile à réserver depuis l’étranger.
Avec des prix affichés.
Des paiements sécurisés.
Une bonne logistique.
Des informations fiables.
Et des expériences adaptées aux familles.
La diaspora ne doit pas être considérée uniquement comme une clientèle de retour familial.
Elle peut aussi devenir une clientèle de découverte.
Les événements peuvent aussi fabriquer une saison
Un autre outil mérite davantage d’attention : les événements.Un festival organisé au moment où les hôtels sont déjà pleins crée de l’animation.
C’est utile.
Mais un événement capable de faire venir plusieurs centaines de personnes dans une région pendant une période normalement calme produit autre chose.
Il crée de l’activité.
Des chambres sont vendues.
Les taxis travaillent.
Les restaurants servent davantage de repas.
Les artisans vendent.
Les prestataires techniques sont sollicités.
Les visiteurs découvrent parfois la région pour la première fois.
L’événement devient alors un véritable outil touristique.
Cela suppose de sortir d’une logique où le calendrier événementiel est construit indépendamment du calendrier économique du tourisme.
Pourquoi ne pas imaginer un calendrier national avec une question très simple pour chaque mois ?
Pourquoi venir à Madagascar en janvier ?
Puis en février.
En mars.
En avril.
Et ainsi de suite jusqu’en décembre.
À chaque période pourraient correspondre plusieurs régions, plusieurs expériences et plusieurs événements.
L’objectif ne serait pas de remplir artificiellement un calendrier.
Il serait de donner au voyageur une vraie raison de partir maintenant plutôt que dans six mois.
Avant de promouvoir davantage, il faut mieux mesurer
Nous pouvons évidemment investir davantage dans la communication touristique.Créer de belles vidéos.
Participer à des salons internationaux.
Inviter des journalistes, des créateurs de contenu ou des influenceurs.
Lancer des campagnes digitales.
Tout cela peut être utile.
Mais une question doit venir avant :
Savons-nous précisément ce qui se passe sur le terrain ?
Quel est le taux d’occupation des hôtels à Nosy Be en février ?
À Sainte-Marie en novembre ?
À Antsiranana en janvier ?
À Morondava en mars ?
Combien de visiteurs sont Malagasy ?
Combien viennent de l’étranger ?
Combien de nuits restent-ils ?
Combien dépensent-ils réellement ?
Quels établissements ferment certains mois ?
Quel est le prix moyen du transport selon la période ?
Quelles destinations commencent à se remplir alors que d’autres ralentissent ?
Ces données sont essentielles.
Sans elles, une partie de la politique touristique se construit avec des impressions.
Et une impression peut être juste.
Mais elle peut aussi être complètement fausse.
Madagascar gagnerait probablement à disposer d’un tableau de bord touristique mensuel, simple et public.
Pas besoin de construire une usine à gaz.
Quelques indicateurs suffiraient pour commencer :
le taux d’occupation des hébergements, les nuitées, la durée moyenne des séjours, la provenance des visiteurs, la fréquentation des sites, l’offre de transport, le niveau des prix et la part du tourisme domestique.
Des données comparables d’un mois à l’autre et d’une région à l’autre.
Parce qu’avant de chercher à corriger une saison creuse, encore faut-il savoir précisément où elle commence, combien de temps elle dure et qui pourrait la remplir.
Derrière une chambre vide, il y a souvent beaucoup plus qu’une chambre vide
On pourrait considérer tout cela comme une discussion technique réservée aux professionnels du tourisme.Ce serait une erreur.
Parce qu’un touriste ne fait jamais travailler uniquement un hôtel.
Il prend un taxi.
Il mange.
Il achète une bouteille d’eau.
Il visite un parc.
Il paie un guide.
Il achète parfois un souvenir.
Il loue un véhicule.
Il consomme des produits locaux.
Il fait travailler directement ou indirectement toute une petite chaîne économique.
Lorsque les visiteurs disparaissent pendant plusieurs mois, cette chaîne ralentit elle aussi.
Derrière une chambre vide, il peut y avoir un chauffeur qui attend une course.
Une vendeuse de fruits qui écoule moins de marchandises.
Un pêcheur qui vend moins au restaurant voisin.
Une artisane qui réalise moins de chiffre d’affaires.
Un jeune guide qui commence à se demander s’il ne ferait pas mieux de changer de métier.
Et peut-être même, à terme, des compétences qui disparaissent du secteur.
La saisonnalité n’est donc pas seulement une question de rentabilité des hôtels.
C’est aussi une question d’emploi, de compétences, de stabilité des petites entreprises et de revenus dans les territoires.
Et si nous arrêtions de vendre Madagascar comme une seule destination ?
Peut-être que l’erreur est là.Madagascar n’est pas une seule destination.
C’est une collection de destinations.
De climats.
D’ambiances.
De cultures.
D’expériences.
Et donc, potentiellement, de saisons.
Cette diversité est parfois difficile à gérer.
Elle pourrait aussi devenir notre principal avantage.
Quand une région ralentit, une autre pourrait prendre le relais.
Quand une activité devient moins favorable, une autre expérience peut devenir attractive.
Il ne s’agit pas de prétendre que toutes les régions peuvent fonctionner douze mois sur douze.
Certaines contraintes climatiques ou d’accessibilité sont bien réelles.
Mais nous pouvons probablement mieux répartir la demande.
Dans le temps.
Et dans l’espace.
Le véritable objectif : un tourisme plus utile
Bien sûr, Madagascar doit attirer davantage de visiteurs internationaux.Nous devons améliorer notre visibilité.
Notre connectivité aérienne.
Nos infrastructures.
La qualité de nos services.
La formation.
La sécurité.
La distribution de nos offres.
Mais peut-être devrions-nous cesser de considérer le nombre annuel de touristes comme l’unique indicateur de réussite.
Parce qu’un million de visiteurs concentrés dans quelques destinations et quelques mois ne produiraient pas les mêmes effets qu’un tourisme mieux réparti.
L’objectif pourrait être plus ambitieux :
davantage de tourisme, mais surtout davantage de tourisme utile.
Un tourisme qui fait travailler les territoires plus longtemps.
Qui permet aux entreprises de consolider leurs revenus.
Qui maintient les compétences.
Qui offre des débouchés aux producteurs et aux artisans locaux.
Qui encourage les Malagasy à découvrir leur propre pays.
Qui donne à la diaspora envie de le redécouvrir.
Et qui permet aux visiteurs internationaux de comprendre qu’il n’existe pas une seule bonne période pour venir à Madagascar.
Mais plusieurs.
Madagascar ne manque certainement pas de choses à montrer.
Nous devons maintenant apprendre à mieux les organiser, mieux les raconter et mieux les vendre au bon moment.
Le défi n’est peut-être donc pas simplement d’attirer davantage de visiteurs.
Il est de transformer notre extraordinaire diversité en douze mois de bonnes raisons de voyager.
Et cela commence peut-être par une question très simple :
Si vous deviez donner aux voyageurs une seule bonne raison de venir à Madagascar pour chacun des douze mois de l’année, lesquelles choisiriez-vous ?

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